Bic-photo: Josée Richard

Lettre du Vatican, 17 Août 2016


À l’occasion de la prochaine Assemblée de la Conférence Mondiale des Instituts séculiers, le Saint Père adresse à vous et à tous les participants ses salutations cordiales et vous assure de sa proximité dans l’affection, la sollicitude pastorale et surtout dans la prière, afin que le Saint Esprit rende féconde cette rencontre qui a comme sujet: Soyez au cœur du monde, avec le cœur de Dieu.

L’originalité et la particularité de la consécration séculière se réalisent quand la sécularité et la consécration vont de pair dans l’unité de la vie. Nous pouvons dire que cette synthèse est aujourd'hui le plus grand défi pour les Instituts séculiers.

De manière lumineuse, le bienheureux Paul VI a saisi et explicité l’essence de la vocation séculière avec ces mots: «D’une façon mystérieuse vous êtes au point de rencontre de deux puissants courants de la vie chrétienne et vous accueillez les richesses de l’une et de l’autre. Vous êtes laïcs, et consacrés comme tels par les sacrements du Baptême et de la Confirmation; mais vous avez choisi d’accentuer votre consécration à Dieu par la profession des conseils évangéliques, assumés comme obligation par un lien stable et reconnu. Vous demeurez laïcs, engagés dans les valeurs séculières qui sont propres et particulières au laïcat (voir Lumen gentium, 31); mais votre sécularité est une « sécularité consacrée»; et le mot «Consécration «exprime la structure intime et secrète qui soutient votre être et votre agir. C’est là que réside votre richesse profonde et cachée, que les hommes au milieu desquels vous vivez ne savent pas expliquer et que souvent ils ne peuvent même pas soupçonner. Votre consécration baptismale est devenue plus radicale à la suite d’une plus grande exigence d’amour suscitée en vous par l’Esprit Saint. Il s’agit d’une consécration qui ne revêt pas  la même forme  que celle propre aux religieux; elle est cependant telle qu’elle vous conduit à choisir fondamentalement de vivre selon les Béatitudes de l’Évangile. C’est ainsi que vous êtes réellement consacrés et réellement dans le monde. (Discours aux participants au Congrès international des Instituts séculiers, 20 Septembre 1972)

On demande aujourd’hui aux Instituts séculiers une synthèse renouvelée, avec le regard toujours fixé sur Jésus, et en même temps immergés dans la vie du monde. Faire la synthèse entre consécration et sécularité signifie tout d’abord tenir ensemble ces deux aspects sans jamais les séparer. Cela signifie aussi les concilier et non pas les superposer: car la superposition amènerait à vivre de façon formaliste, à suivre des pratiques diverses sans que cela entraîne un changement dans la façon de vivre les relations avec les frères et avec le monde. Faire la synthèse signifie enfin que l’on ne doit pas subordonner un élément à l’autre: sécularité et consécration doivent aller de pair, l’une a besoin de l’autre; on n’est pas d’abord laïcs et ensuite consacrés, ni d’abord consacrés et par la suite laïcs; on est en  même temps des laïcs et des consacrés. De cela découle une autre conséquence très importante : il faut un discernement continu, qui aide à réaliser cet équilibre, et aussi une attitude qui aide à trouver Dieu en  toute  chose.

D’où l’importance fondamentale de la formation, qui doit amener  les membres  des Instituts séculiers à répondre totalement  à la mission de leur propre Institut,  et qui doit susciter un engagement toujours nouveau et profond avec le Christ qui appelle et qui envoie, tout en se mettant en jeu dans la réalité du monde d’aujourd’hui. Une telle formation est particulièrement exigeante, parce qu’elle exige un effort continu pour unir consécration et sécularité, action et contemplation, sans le soutien d’une organisation communautaire de vie de prière et de travail. Si toutefois on essaie de rester constamment ouvert à la volonté de Dieu, on aura ce regard de foi qui amène à découvrir le Christ qui est présent toujours et partout. Il est donc nécessaire de former à un intense rapport personnel avec Dieu, qui sera en même temps enrichi par la présence des frères. La vie communautaire n’est pas requise, mais la communion avec les frères est essentielle. Toute la vie doit être animée et marquée par la communion avec Dieu et avec le prochain.

L’engagement dans la sécularité est un exercice de longue haleine et sur des vastes horizons. Il faut donc une attention continue aux signes des temps: l’histoire doit être lue, comprise et interprétée, il faut s’y insérer de façon constructive et féconde afin de laisser une empreinte évangélique et de contribuer ainsi, selon les différentes responsabilités, à l’orienter vers le Royaume de Dieu. Cette vocation implique donc une tension continue pour réaliser une synthèse entre l’amour pour Dieu et l’amour pour les hommes, en vivant une spiritualité capable de conjuguer les critères qui viennent «d’en haut», de la grâce de Dieu, et les critères qui viennent «d’en bas», de l’histoire humaine. La croissance dans l’amour pour Dieu conduit inévitablement à une croissance dans l’amour pour le monde, et vice-versa.

Guidés par l’Esprit Saint dans vos actions, vous introduisez dans le monde la logique de Dieu, en contribuant ainsi à réaliser cette humanité nouvelle qu’Il veut. C’est Dieu qui réalise la synthèse entre sécularité et consécration. Grâce à Lui, on peut exercer une action prophétique avec le discernement et la créativité suscités par l’Esprit. Un discernement difficile pour comprendre et interpréter les signes des temps, pour accepter la complexité, le caractère fragmentaire et la précarité de notre temps. Une créativité capable d’imaginer des solutions nouvelles, d’inventer des réponses inédites et plus adaptées aux nouvelles situations qui surgissent. Accompagner l’humanité en chemin est pour vous une réalité théologique; la recherche du dialogue et de la rencontre, qui vous demande de devenir des hommes et des femmes de communion dans le monde, en est un élément  essentiel.

Vous êtes donc appelés dans le Christ à être des signes et des instruments de l’amour de Dieu dans le monde, des signes visibles d’un amour invisible qui tout pénètre et qui veut tout racheter pour ramener toutes les choses à la communion trinitaire, origine et accomplissement ultime du monde.

En résumé , nous pouvons dire qu’il est particulièrement urgent de soigner la vie de prière: être des femmes et des hommes de prière, d’amitié intime avec Jésus, en le laissant devenir le Seigneur de notre vie; et soigner la vie de famille: vous n’avez pas à vivre en communauté, mais vous devez être un foyer ardent auquel beaucoup d’hommes et de femmes  puissent venir puiser la lumière et la chaleur pour la vie du monde, comme Saint Jean Paul II vous l’a dit (voir Discours aux participants au Symposium international sur «Provida Mater Ecclésia», 1er Février 1997). Précisément parce que vous êtes  dispersés dans le monde comme le levain et le sel, vous devez être des témoins de la valeur de la fraternité et de l’amitié. L’être humain n’est pas une île; nous devons éviter de tomber dans l’indifférence vis-à-vis des autres. Si votre tâche est de transfigurer le monde en rétablissant l’ordre de la création, il faut crier avec votre vie à l’homme d’aujourd’hui qu’il est possible d’avoir une nouvelle façon d’être, de vivre, de se confronter avec le monde et avec les autres, d’être des femmes et des hommes nouveaux en Christ. Avec la chasteté, montrer qu’il existe une autre manière d’aimer avec un cœur libre comme celui du Christ, dans le don de soi; avec la pauvreté réagir à l’esprit de consommation qui dévore spécialement l’Occident, et dénoncer avec votre vie et aussi notre parole, quand c’est nécessaire, les nombreuses injustices contre les pauvres de la terre; avec l’obéissance, être témoins de la liberté intérieure contre l’individualisme et l’orgueil. Être «l’aile avancée» de l’Eglise dans la nouvelle évangélisation. Mais aucune nouvelle évangélisation n’est possible si elle ne part pas de la nouveauté de la vie, qui fait siens les sentiments du Christ et son oblation jusqu’à la mort. Le plus grand défi est donc aussi pour les instituts séculiers d’être des écoles de sainteté. Un style particulier de sainteté devrait ressortir de chaque Institut, une sainteté incarnée dans les activités quotidiennes, dans les petits et grands événements où fleurit la créativité de la foi, de l’espérance et de la charité. La Vierge Marie est le modèle parfait de cette spiritualité incarnée. Constamment unie au Fils dans la vie quotidienne et dans les préoccupations familiales, elle menait une vie normale en toute chose, semblable à celle de tant d’autres, et elle collaborait ainsi à l’œuvre de Dieu. En demeurant unis à Elle, on aura certainement la garantie d’avancer sur le chemin de la sainteté séculière.

Un autre élément indispensable pour contribuer concrètement à la nouvelle évangélisation est de vivre l’amour fraternel. J’ai mentionné tout à l’heure l’importance de la communion: tous les membres des Instituts séculiers sont appelés à la vivre, dans les situations ordinaires du monde, seuls, en famille, dans des groupes de vie fraternelle, selon leur  propres constitutions, et en participant activement à la vie de l’Institut. Au cours de la dernière Cène, Jésus a prié le Père pour tous ses disciples, demandant pour eux la grâce de l’unité. Seule une communauté qui, malgré les limites humaines, manifeste l’amour entre ses membres, est crédible et rend visible l’amour de Dieu, la gratuité, la fidélité et la tendresse de son amour. Le Fils de Dieu, par son incarnation,  a porté aux hommes le don de la fraternité. Dans le Christ, nous sommes tous frères et tous des enfants de Dieu. L’amour de chacun de nous envers tous les autres, des plus proches aux plus éloignés, est précisément le seul moyen que Jésus nous a montré pour trouver la voie du salut.

Quelle humanité est devant vous? Des personnes qui ont perdu la foi ou qui vivent comme si Dieu n’existait pas, des jeunes sans valeurs et sans idéaux, des familles désagrégées, des chômeurs, des personnes âgées et isolées, des immigrés... «Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai» (Matthieu 11,28). En prononçant ces mots, Jésus vous indique la voie. Que de visages croisez-vous dans les rues, en allant au travail ou en faisant les courses! Que d’occasions avez-vous pour soulager, encourager, donner de l’espoir, consoler! C’est cette vie dans le monde  («in saeculo vivantes» canon 710) qui constitue la «sécularité», la caractéristique commune  de tous les Instituts séculiers. Cette sécularité est toutefois vécue de manière différente par les différents Instituts, en particulier les clercs par rapport aux laïcs.  Le prêtre séculier et le laïc sont tous les deux dans le monde, mais leur relation avec le monde est différente. Les prêtres séculiers s’engagent à cultiver une vive sollicitude pour les personnes affligées par différentes pauvretés, ils accompagnent tous ceux qui vivent leur foi au cœur des engagements humains. Et surtout avec l’Eucharistie, le prêtre séculier participe de façon particulière à l’offrande du Christ au Père, offrande qui obtient la grâce qui régénère l’humanité.

Voilà votre voie: appelés par le Seigneur à le suivre dans le monde, portez l’amour pour le monde, d’abord en L’aimant de tout cœur, et en aimant chaque frère avec un cœur de père et de mère. Ne vous faites pas prendre par l’habitude de devenir «insipides». «Si le sel perd sa saveur, avec quoi l’assaisonnera-t-on?» (Luc 14,34)

Chère Madame, voici les réflexions et les exhortations que le Saint Père me charge de vous transmettre. Il les accompagne d’une prière spéciale pour vous et pour tous les membres des Instituts séculiers.  En vous demandant de bien vouloir prier pour Lui, il vous donne de tout cœur sa Bénédiction Apostolique.

En vous offrant mes vœux personnels pour votre Assemblée, je profite de la circonstance pour vous renouveler l’expression de me sentiments distingués.

Votre très dévoué

Pietro Card. PAROLIN
Secrétaire d’État

 

Conférence canadienne des instituts séculiers
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